Robert DAVID, “Propositions pour une interprétation du messianisme dans l'Ancien Testament” dans Faut-il attendre le Messie? Études sur le messianisme, dir. Robert David. (Montréal, Médiaspaul, 1998), 35-56.
Proposer une réflexion sur le messianisme dans l'Ancien Testament est une entreprise délicate, parsemée d'embûches. Il s'agit d'une question épineuse, pierre angulaire de constructions théologiques élaborées au cours des siècles. Qu'on le veuille ou non, chacun traite la question avec ses propres présupposés, son passé, les enseignements reçus, sa tradition. En christianisme, s'ajoute à cet héritage déjà chargé, le poids des relectures christologiques de l'Ancien Testament, ce qui complique davantage les choses [1]. Cet héritage, ce datum dans la terminologie whiteheadienne[2], certains se contentent de le reproduire et de le transmettre dans sa quasi- intégralité. On assiste par le fait même à la répétition pure et simple d'une tradition interprétative servile, n'apportant rien de neuf, mais sécurisant dans le déjà vu et le bien connu. On se prélasse dans l'illusion que l'espérance messianique est réglée une fois pour toutes, et que nous sommes maintenant justifiés d'investir nos énergies dans des activités qui confortent notre sécurité et notre quiétude.
L'héritage, ce sont aussi les positions traditionnelles bien arrêtées des Juifs et des Chrétiens qui s'affrontent, parfois brutalement comme l'histoire l'a démontré à maintes reprises, pour tenter d'imposer à l'autre l'idée que "SON MESSIE" est le bon, le vrai, celui voulu par Dieu ! Et ce dialogue de sourds va bon train depuis près de deux millénaires. Sommes-nous vraiment condamnés à ne jamais pouvoir nous entendre [3]? Oui, si nous continuons dans la même veine ; peut-être pas si nous acceptons de nous situer différemment vis-à-vis de cette thématique et de ses conséquences pour l'avenir de l'humanité.
La question messianique est trop importante, fondamentale même, pour accepter de s'en remettre à un dogmatisme arrêté, quel qu'en soit l'origine. Il est essentiel de poser de nouvelles questions aux textes bibliques, dans une perspective qui tienne compte à la fois de l'apport d'études exégétiques menées dans ce secteur depuis plusieurs décennies, et de perspectives théologiques contemporaines. Inutile de reprendre ici l'étude du vocabulaire messianique, ou l'argumentation concernant l'attribution de passages dits messianiques à tel ou tel prophète. De telles études ont déjà été maintes fois publiées[4].
Leurs conclusions sont loin de faire l'unanimité chez les spécialistes, tant en ce qui concerne l'émergence du messianisme [5], que son développement ou ses visées particulières. Impossible donc, à ce stade-ci, de proposer une synthèse qui rallierait toutes les tendances. Le présent article ne s'intéresse d'ailleurs pas d'abord à ces questions proprement dites. Son intention première consiste plutôt à tenter de remonter au coeur de l'expérience croyante qui sous-tend l'espérance messianique, d'essayer de retracer les fondements de la relation qui s'établit entre les humains et Dieu, et entre Dieu et les humains et de proposer une nouvelle orientation qui sorte des sentiers battus de l'interprétation traditionnelle. Cette enquête ne peut cependant se passer des études exégétiques. Ces dernières permettront de dégager certaines lignes directrices qui baliseront les réflexions proposées.
Les textes bibliques à teneur messianique ont une portée considérable sur les perceptions que nous entretenons vis-à-vis de Dieu, des rapports de Dieu avec les humains, des rapports des humains avec leur histoire et de nos propres rapports aux textes bibliques. Ils occupent une place de premier ordre au centre de la foi. Leur importance dans l'imaginaire religieux, loin de nous inviter à nous figer dans un passé reçu en héritage, nous invite à risquer la nouveauté, à proposer une lecture qui voudrait rejoindre l'essence de la foi et éclairer quelques aspirations humaines et religieuses contemporaines. Au roc solide et inerte d'un conformisme pur et simple [6] , nous privilégierons ici la fragilité et l'âme d'un questionnement en progression par le biais de propositions [7]. Ces dernières ne prétendent pas marquer un point final à toute discussion sur le sujet. Elles veulent plutôt offrir un tout nouveau départ [8] à un débat qui semble conduire à des impasses. Elles proposent une lecture des textes bibliques qui sort du contexte d'une vision du monde pré-newtonienne telle qu'elle se donne à lire dans la plupart des commentaires et études publiées sur le sujet[9]. Qu'est-ce à dire ? Tout simplement qu'il nous semble urgent de tenir compte, dans l'interprétation des textes bibliques, des nouvelles dimensions cosmologiques qui s'offrent à nous depuis l'avènement des sciences modernes et qui modifient en profondeur nos représentations théologiques, anthropologiques et cosmologiques. Nous évoluons dans un univers infiniment plus complexe et grandiose [10] que celui que se représentaient les hommes et les femmes de la Bible. Malheureusement, le discours religieux d'aujourd'hui tend souvent à redire les catégories théologiques comme si nous nous situions encore dans une vision du monde pré-scientifique [11]. Nous voudrions ici tenter l'aventure de questionner les textes bibliques à partir de notre propre univers de représentation. On comprendra que notre propos ne visera pas à préciser ce que voulaient dire les textes bibliques (préoccupations de l'exégèse historico-critique) mais cherchera plutôt à élaborer une interprétation qui intègre les données d'une théologie post-moderne constructiviste [12]. Pour ce faire nous avons tenu à formuler d'abord quelques propositions d'ordre général avant d'aborder les propositions proprement messianiques. Les propositions générales (propositions 1 à 3) indiquent les présupposés à partir desquels se fera, par la suite, l'interprétation des textes dits messianiques (propositions 4 et 5).
Proposition 1 : Nous faisons l'expérience des sentirs positifs [13] de Dieu de la même façon que le peuple de la Bible faisait les siennes.
Il est une tendance très répandue qui consiste à idéaliser l'expérience religieuse des générations qui nous ont précédés. Les textes bibliques semblent laisser entendre que, jusqu'à l'époque néo-testamentaire, l'accès à Dieu était presque immédiat, palpable, audible. On se laisse prendre par les affirmations voulant qu'Abraham ait entendu parfaitement les volontés divines à son endroit (cf. GnEx 3- 4; 20; etc.). On s'imagine que les paroles prophétiques étaient des ipsissima verba de Yahvé (surtout à cause de l'expression "Voici les paroles de Yahvé") ou l'on prend à la lettre les descriptions d'actions qui seraient des interventions sans équivoque de Dieu dans l'histoire humaine (qu'il s'agisse, à titre d'exemple, de l'histoire du déluge (Gn 6-9), ou des guerres d'Israël pour s'approprier la terre des Cananéens (Jos; Jg)). Il est difficile d'échapper à cet imaginaire qui correspond à un certain idéal des relations que plusieurs voudraient entretenir avec Dieu. Pourtant, cet idéal est un piège. 12, 1-3; 15,1ss; 18,22-33; etc.), ou que Moïse ait parlé directement avec Dieu
L'expérimentation des propositions offertes par Dieu aux hommes et aux femmes de la Bible est semblable à la nôtre, aussi ténue (1R 19,12), difficile à identifier, jamais assurée, sujette à interprétations contradictoires. La révélation divine, hier comme aujourd'hui, ne s'inscrit jamais au sein de l'évidence pure. Elle est toujours, à chaque nouvel instant, interpellation à choisir dans la multiplicité des possibles, celui qui conviendra le mieux au devenir de la création, et à l'actualiser par des gestes concrets.
Loin de devoir considérer nos sentirs de Dieu comme inférieurs à ceux de nos ancêtres dans la foi, consentons plutôt à prendre au sérieux ces offres des sentirs divins et à relire l'expérience religieuse d'Israël avec les mêmes critères de fragilité, de contingence, d'erreur et de doute qui marquent notre propre expérience religieuse [14]. Cette prise en compte positive nous justifiera dès lors de partir de notre propre expérience pour tenter de comprendre celles que nous relatent les divers textes bibliques où il est question d'une "rencontre" avec Dieu.
Proposition 2 : La Bible est parole d'une humanité qui cherche à traduire des sentirs de Dieu dans un langage limité, partiel et partial.
On insiste beaucoup pour présenter la Bible comme Parole de Dieu adressée aux hommes. Or, il semble qu'ici aussi, les mots et les images soient piégés. En formulant les choses de cette façon on laisse entendre que Dieu "parle" à la manière des hommes [15], qu'il suffit "d'écouter" et de répéter ses dires, intégralement et fidèlement. Pour les tenants de cette représentation, les mots de la Bible donneraient l'assurance d'entendre la voix de Dieu s'adressant directement aux humains [16]. Pourtant, les tâtonnements, les hésitations, les maladresses, les contradictions et limites de l'expression telles qu'elles se rencontrent dans les textes bibliques ne sont pas des artifices littéraires. Ils nous sensibilisent au fait que nous nous trouvons en présence d'une oeuvre d'abord humaine, marquée au coin de l'historicité et de la finitude. Nous n'y trouvons pas les mots propres de Dieu mais ceux des humains qui cherchent à exprimer le mieux possible, mais toujours imparfaitement, leurs sentirs de Dieu. À travers les méandres d'une histoire à faire et à inventer, par le biais d'images qui appartiennent à leur monde de représentation cosmologique et en usant des mots que chacune des langues met à leur disposition, ils tentent de dire l'indicible. Nos images et nos mots ne sont plus (et ne seront jamais plus) les leurs. Par contre, notre expérience sensible du divin trouve peut-être des correspondances dans la leur. C'est à cette communion d'expérience du divin qu'il nous faut être sensibles et attentifs, au-delà des limites du langage humain (cependant nécessaire pour tenter de l'exprimer).
Proposition 3 : Dieu n'est pas politique, mais pour l'éthique.
Parce que l'histoire est toujours à inventer et que l'être humain est un être historique, il est normal et indispensable que ses sentirs de Dieu s'expriment dans des institutions humaines. Mais ces institutions diverses, adaptées aux circonstances historiques, culturelles, religieuses, sociales et politiques des peuples, ne sauraient tirer leur origine de Dieu. Elles sont malheureusement trop souvent au service d'idéologies qui correspondent très imparfaitement à ce qui pourrait émaner de Dieu. On n'hésitera pas cependant à leur accoler une étiquette divine pour justifier des agirs qu'une conscience humaine le moindrement éclairée ne saurait tolérer autrement [17] . Il ne faudra pas s'étonner dès lors si les agirs de Dieu qui ressortent de certains textes se présentent sous l'angle de la coercition et de la vengeance.
En ce qui concerne plus particulièrement la question messianique, réaffirmons ici que la royauté israélite ne tire pas son origine d'un calque de la royauté divine qui lui serait antérieure [18]. C'est parce que le peuple d'Israël s'est donné un roi qu'il attribue à Dieu des prérogatives royales, non l'inverse [19]. Dieu interpelle, sollicite, offre [20] . Son mode d'action relève de la persuasion, non de la coercition [21]. Aux humains de trouver les moyens les mieux adaptés pour que ces offres de Dieu prennent forme selon les modalités les plus susceptibles d'actualiser ses désirs d'intensité, de créativité et de devenir.
Une constante cependant semble se dégager des sentirs de Dieu tels qu'ils s'expriment à travers des formes très diverses d'historicisation: l'invitation fortement ressentie, par les hommes et les femmes attentifs aux buts subjectifs de Dieu, à privilégier un mode d'être axé sur l'éthique [22]. Partout dans les textes bibliques, quel que soit le mode de gouvernement ou d'institution sociale qui tient le haut du pavé, partout on retrouve cet accent majeur d'un Dieu de l'éthique. Il semble bien qu'au coeur de l'expérience de Dieu, à travers les difficiles recherches de ses interpellations discrètes et permanentes, l'agir éthique se présente comme une sorte de dénominateur commun. On ne sera donc pas étonné de retrouver cette préoccupation éthique dans les textes identifiés comme messianiques. Nous touchons là un critère d'identification messianique. Le messianisme, s'il veut correspondre aux aspirations divines, doit s'inscrire dans une mouvance éthique indéfectible, permanente et créative [23] .
Proposition 4 : Plusieurs textes bibliques messianiques témoignent des intérêts de classes sociales et recouvrent des justifications politiques et des éléments de propagande.
La Bible représente aux yeux de plusieurs le livre religieux par excellence. Nul doute qu'elle témoigne d'un souci religieux constant. C'est d'ailleurs sa principale raison d'être. Mais cette forte présence de l'aspect religieux ne doit pas faire oublier qu'elle est, pour une bonne part, issue du milieu des classes dirigeantes qui détenaient le pouvoir et qui cherchaient à le justifier et à le conserver par tous les moyens possibles. Les scribes et, dans une large mesure les prêtres, font partie de l'organe officiel de la cour royale. Comme ailleurs dans le Proche-Orient ancien, ils sont au service du pouvoir en place et veillent autant aux intérêts des gouvernants qu'à leurs propres intérêts. Les traditions qui identifient le roi comme figure messianique sont toutes issues de ces officines du pouvoir, ou cherchent à le justifier. Une juste dose de prudence s'impose donc si l'on ne veut pas, ici aussi, attribuer à la volonté divine des attitudes qui relèvent principalement des manigances de cour.
Bien sûr rencontrons-nous dans la littérature biblique des figures prophétiques qui critiquent le pouvoir royal. Et c'est tant mieux. Nous pouvons ainsi mieux équilibrer le travail de propagande qui allait bon train à la cour de Jérusalem ou de Samarie [24].
C'est en étant conscient de ces dimensions politiques et économiques de la Bible qu'il nous faut jeter un coup d'oeil sur les textes messianiques. Nous distinguerons ceux qui sont formelle ment messianiques (où se retrouve la racine hébraïque M_H (oindre)) de ceux qui sont thématiquement messianiques (identifiés comme messianiques par la tradition, sans que s'y trouve la racine M_H).
Les textes formellement messianiques
Les textes formellement messianiques ne sont pas très nombreux dans l'Ancien Testament[25]. Plusieurs se rattachent à des objets cultuels (oindre une stèle : Gn 31,13; un autel: ExEx 40,10; etc. [26] ) et ne peuvent servir à éclairer notre propos. En dehors de quelques passages particuliers [27], les autres références se situent presque toutes dans le giron de la cour royale de Jérusalem, plus particulièrement de la cour de David et Salomon [28]. Quand ce n'est pas David lui-même (1S 16,3.12; 2S 2,4.7; 5,17; 12,7; etc.) ou Salomon (1R 1,34.39.45; 5,15) qui sont nommés, ce sont des membres de la lignée davidique (2R 11,12 pour Joaz et 2R 23,30 pour Joachaz). La forte insistance de certains textes à présenter Saül comme l'oint de Yahvé (presque toujours dans la bouche de David d'ailleurs), ne doivent pas nous duper : il est évident que quelqu'un de la cour de Jérusalem cherche à glorifier la figure de David qui n'a pas levé la main sur l'oint de Yahvé [29]. En ce qui concerne les textes où se sont le Grand Prêtre (Nb 35,25) ou les prêtres et leurs fils (Ex 40,15; Lv[30].
29,36; des ustensiles: 4,3.5) qui sont oints, il est clair que cette tradition reflète la nouvelle réalité politique du retour de l'Exil (après 530) alors que la royauté n'existe plus en Israël et que ce sont les familles sacerdotales qui assurent, en partie, les fonctions de direction du peupleLa très grande majorité de ces textes formellement messianiques ne nous apprennent presque rien sur les qualifications attendues de la personne ayant reçu l'onction. On se contente de signaler le geste, sans plus [31]. Quelques textes cependant fournissent des détails et permettent de nous faire une idée un peu plus précise des attentes formulées à l'endroit de l'oint. On y remarque une très forte insistance sur des notions fondamentales de l'éthique vétéro-testamentaire. Voyons ce qu'il en est : [32]
1S 9,16 parle de l'onction de Saül par Samuël et en précise le pourquoi: pour qu'il DÉLIVRE le peuple de la main des Philistins. On y formule l'attente d'un SALUT dans une perspective principalement militaire.
En 1S 15,17ss, l'auteur annonce que Yahvé rejette la royauté de Saül. Les versets 22-23 en donnent les motifs : ce que Yahvé réclame c'est l'OBÉISSANCE (littéralement "l'écoute" ) et la DOCILITÉ plutôt que les sacrifices et la graisse des béliers. Le v. 23 le dit très clairement : "Parce que tu as rejeté la parole de Yahvé, il t'a rejeté pour que tu ne sois plus roi". On s'attend à ce que l'oint soit À L'ÉCOUTE DE YAHVÉ et qu'il agisse conformément aux buts subjectifs offerts par Yahvé, dans la mouvance du beau, du bon et du bien. Le verset 24 marque bien le contraste quand il précise que, par peur, Saül a obéi au peuple plutôt qu'à Yahvé. L'exigence messianique implique une attitude qui transcende la peur de bousculer des habitudes et appelle à faire confiance aux sentirs de Dieu qui invitent à des attitudes nouvelles et créatives.
Les dernières paroles de David, qualifié d'oint du Dieu de Jacob en 2S 23,1, rappellent une condition fondamentale exigée de l'oint : qu'il gouverne les hommes avec JUSTICE et dans la CRAINTE DE DIEU. Par la mise en oeuvre de ces qualités viendront la paix et la prospérité, représentées par la lumière et le gazon après la pluie. On se souviendra que dans l'épisode du péché de David (2S 12) contre Yahvé, l'auteur, par la bouche de Nathan, reproche à David d'avoir méprisé Yahvé (vv. 9-10) en prenant la femme d'Urie, celle de son prochain. On exige de l'oint qu'il RESPECTE LA TORAH [33] (Ex 20,17; Dt 5,21), ce qui correspond aux termes d'ÉCOUTE et de CRAINTE DE DIEU signalés plus haut.
Ces quelques textes messianiques formels indiquent déjà la voie qui apparaîtra dans le reste de la littérature biblique que l'on interprétera comme messianique. L'insistance sur une ATTITUDE JUSTE, s'inspirant des appels de Yahvé, trace les contours de ce que l'on développera par la suite. Les appels de Yahvé correspondent ici à ce que nous avons appelé plus haut des sentirs ou des préhensions de Dieu. Ils se vivent d'abord au sein de chaque individu (entité actuelle) pour servir ensuite à l'ensemble de la collectivité.
Les textes messianiques formels sont à peu près totalement absents du corpus des textes prophétiques [34] . On ne relève en fait qu'Is 61,1ss qui utilise explicitement le mot "oint", sans que l'on sache très bien à qui il fait référence [35] (texte que le messianisme néo-testamentaire placera au début de l'activité de Jésus "L'esprit du Seigneur est sur moi...")[36] . Il ne fait aucun doute qu'ici aussi le contexte en est un de JUSTICE ( v. 3.10.11), de DROIT (v. 8) et de SALUT ( v.10).
Cette référence à la justice trouve aussi écho dans un autre passage d'un texte classé dans la littérature prophétique par la tradition chrétienne mais appartenant aux "autres écrits" dans la tradition juive: Dn 9,25-26. Ici aussi l'identification du messie demeure inconnue. Le contexte de l'ensemble du passage est passablement obscur, mais le verset 24 fait explicitement référence au thème de la JUSTICE éternelle.
Finalement, deux autres textes, tirés du psautier, développent amplement ces thématiques. Il s'agit des Ps 45,5-8 et 89,21ss. Dans le premier cas on y décrit certains attributs du roi: "chevauche pour la cause de la VÉRITÉ , de la PIÉTÉ et de la JUSTICE ... sceptre de DROITURE ... tu aimes la JUSTICE et tu HAIS LE MAL " (vv. 5.7). Dans le second, réputé pour sa remise en question des promesses divines, il est également amplement question de JUSTICE, de DROIT, d'AMOUR, de FIDÉLITÉ et de SALUT.
On peut donc constater que, malgré le peu de textes que nous pouvons classer sous la rubrique des textes messianiques formels, il y règne une nette prédominance éthique, inspirée d'une attention aux sentirs divins.
Les textes thématiquement messianiques
La seconde série de textes, ceux que nous qualifions de thématiquement messianiques[37], se situent tout à fait dans la même veine. Les appels aux valeurs éthiques fondamentales y sont exprimés avec beaucoup d'acuité et d'insistance. La plupart de ces textes étant passablement connus, nous nous contenterons d'en relever le vocabulaire associé aux valeurs éthiques:
Is 7,14-16: L'Emmanuel saura REJETER LE MAL et CHOISIR LE BIEN;
Is 9,1-6: Prince de la PAIX ; paix infinie; il affermit le DROIT et la JUSTICE (vv.5.6);
Is 11,1-9: esprit de SAGESSE et d'INTELLIGENCE; esprit de science et de CRAINTE DE YAHVÉ ; juge en toute JUSTICE ; il respire la CRAINTE DE YAHVÉ ; ÉQUITABLE en faveur des pauvres; la JUSTICE est le pagne de ses reins, la LOYAUTÉ la ceinture de ses hanches; le pays est rempli de la CONNAISSANCE DE YAHVÉ ;
Mi 5,1-5: Celui qui fera paître son peuple sera PAIX ;
Jr 23,5-6: Yahvé suscitera un germe JUSTE qui sera INTELLIGENT, exerçant dans le pays DROIT et JUSTICE (v.5). On l'appellera YAHVÉ-NOTRE-JUSTICE (v.6). Le même vocabulaire est repris en Jr 33,15-16;
Jr 31,31-34: la nouvelle alliance que Dieu mettra au coeur de chacun leur donnera la CONNAISSANCE DE YAHVÉ ;
Ez 34,23ss: Parabole montrant que Yahvé suscitera un pasteur (de la lignée de David) qui fera paître son peuple dans l'HARMONIE et la PAIX. Ezéchiel insiste pour marquer le contraste entre l'établissement d'une JUSTICE efficace qui remplacera les injustices qui ont eu cours dans le pays depuis trop longtemps;
Za 3,9-10: je vais susciter mon serviteur «Germe» et j'écarterai l'iniquité de ce pays;
Za 9,9-10: Voici que ton roi vient à toi: il est JUSTE et victorieux, HUMBLE ; il proclamera la PAIX ;
Ps 72: Dieu, donne au roi ta JUSTICE ; il jugera le petit peuple avec JUSTICE. Il SAUVERA le fils de pauvre; en ses jours JUSTICE fleurira et grande PAIX ; il DÉLIVRERA le pauvre.
Nul besoin d'exégèse détaillée de chacun de ces textes pour se rendre compte que ce vocabulaire et cette thématique de la JUSTICE, de l'ÉQUITÉ, du rétablissement des relations harmonieuses au sein du peuple, marquent de façon évidente ce que les auteurs ont retenu comme prérogatives messianiques. Cette constatation est d'autant plus intéressante qu'elle constitue une sorte de dénominateur commun, quelle que soit l'époque à laquelle il faille rattacher chacun de ces textes et quel que soit l'individu qui soit attendu, qu'il s'agisse d'un roi ou d'un prêtre. Nous pouvons donc affirmer qu'indépendamment des circonstances historiques, politiques, religieuses ou sociales, nous touchons ici à une pierre angulaire, un fondement de l'intuition du sentir divin chez les auteurs bibliques.
Ce bref survol de textes formellement ou thématiquement messianiques nous invite à formuler une nouvelle proposition :
Proposition 5 : L'individualisation messianique est une façon d'échapper collective ment aux attentes de Yahvé sur chaque individu faisant partie de la collectivité.
On l'aura remarqué dans les textes cités ci-haut, les attentes messianiques des auteurs bibliques semblent généralement se concentrer sur une figure individuelle, qu'elle soit royale ou sacerdotale [38]Ps 28,8-9 où le parallélisme synonymique s'exprime ainsi: "Yahvé, force pour son peuple, forteresse de salut pour son messie. Sauve ton peuple, bénis ton héritage, conduis-les, porte-les à jamais". Il semble assez clair que l'ensemble de cette phrase concerne tout le peuple et pas seulement un individu. C'est tout le peuple qui est dit messie et, conséquemment, devrait agir en messie.
. C'est d'ailleurs cette individualisation qui a retenu l'attention depuis des temps immémoriaux. Pourtant, il existe un certain nombre de textes qui présentent les choses différemment et où la dimension collective prédomine. C'est le cas duOn retrouve semblable synonymisme en Ha 3,13: "Tu t'es mis en campagne pour sauver ton peuple, pour sauver ton oint, tu as abattu la maison de l'impie". Comment ne pas également faire le rapprochement avec Is 55 où la perspective collective prédomine nettement: "Prêtez l'oreille et venez à moi, écoutez que vive votre être. Je conclurai avec vous une alliance éternelle faite de grâces promises à David . Voici que je fais de toi un témoin pour les peuples, un chef et un maître pour les nations" (vv. 3-4). Cette dernière phrase se retrouve souvent dans les promesses militaires formulées à l'endroit du roi. Les grâces promises à David sont habituellement interprétées dans la lignée de l'espérance messianique. La perspective est très claire ici aussi: l'attention portée aux sollicitations divines (aux sentirs de Dieu) par tous les individus formant le peuple les fait tous devenir, collectivement, messies. C'est au peuple qu'elle est adressée et c'est au peuple d'y répondre. Cette dernière citation tirée du Deutéro-Isaïe se rapproche étrangement de la promesse formulée en Jr 31 et Ez 36. Dans ces deux passages célèbres, les deux prophètes annoncent l'établissement d'une alliance nouvelle qui concernera tout le peuple, alliance qui apportera la connaissance de Yahvé et, du même coup, permettra au peuple de se conformer aux demandes éthiques de Yahvé telles que formulées dans la Torah. Nous pourrions ajouter à cette liste de textes messianiques collectifs celui d'Is 61, même si celui-ci est souvent interprété de façon individualiste. Cette lecture est fortement influencée par la reprise néo-testamentaire du texte dans l'épisode de la synagogue (Lc 4,18ss) alors que l'évangéliste place l'ensemble du ministère de Jésus sous le signe de cette annonce. Pourtant, en Is 61,6 la perspective est nettement collective: "Et vous vous serez appelés «prêtres de Yahvé», on vous nommera «ministres de notre Dieu»". Il n'y a pas de raison de disjoindre les versets 1 à 3 du reste du texte. L'espérance messianique de tout ce texte concernerait bel et bien l'ensemble du peuple appelé à établir un nouveau règne de justice et de paix tel que désiré par Yahvé.
Cette dernière citation du Trito-Isaïe ramène immédiatement à la mémoire le non moins célèbre texte d'Ex 19,5-6: "Désormais, si vous m'obéissez et respectez mon alliance, je vous tiendrai pour miens parmi tous les peuples: car toute la terre est mon domaine. Je vous tiendrai pour un royaume de prêtres et une nation consacrée".
Que tirer de ces quelques textes ? Ils ouvrent toute grande la porte à l'interprétation collective que nous privilégions pour l'espérance messianique. C'est une donnée fondamentale de l'expérience religieuse d'Israël, telle qu'elle s'exprime sous divers modes et à diverses époques, que Yahvé sollicite l'ensemble du peuple à vivre selon un agir éthique conforme à la TORAH. C'est aussi ce qu'ont cherché à dire des textes comme "Soyez saints, car moi, Yahvé votre Dieu, je suis saint" (Lv 19,2); ou "Cette Loi que je te prescris aujourd'hui n'est pas au-delà de tes moyens ni hors de ton atteinte. ... Car la Parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur pour que tu la mettes en pratique" (DtMi
30,11.14); ou encore: ""On t'a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que Yahvé réclame de toi: rien d'autre que d'accomplir la justice, d'aimer avec tendresse et de marcher humblement avec ton Dieu" ( 6,6).Malheureusement, il semble que la nature humaine ait un certain penchant pour faire porter sur le dos des autres les responsabilités qui sont exigées d'un agir éthique véritable [39] . Devant ce qui semble être une incapacité (ou plutôt une non-volonté) collective à assumer les buts subjectifs éthiques offerts par Yahvé, il a paru plus simple de faire porter le poids de cet agir sur un seul individu, qu'il soit dirigeant politique ou religieux. Mais force est de constater qu'il s'agit là d'un renoncement à ce qui constitue un appel fondamental de Dieu au coeur de la personne humaine. La promotion de la JUSTICE, du DROIT, de la PAIX, de la CRAINTE DE YAHVÉ, de l'ÉQUITÉ, ne doit pas être l'apanage des seuls dirigeants, au contraire. S'en remettre à une élite, c'est refuser de se laisser transformer individuellement et collectivement par le Dieu de l'éthique créatrice; c'est baisser les bras devant les responsabilités qu'exige le travail de transformation radicale des rapports humains de la part de tous et chacun. La transformation de l'individu marque nécessairement celle de la collectivité qui, en retour, transforme aussi les individus [40] .
CONCLUSION
Les cinq propositions que nous venons d'exposer invitent, dans une certaine mesure, à relativiser plusieurs options théologiques et spirituelles. Loin de confiner la question messianique dans une sorte de cloître idéologique, elles incitent au contraire à s'y intéresser davantage. On aura compris cependant que les perspectives ne viseront plus à argumenter pour tenter de savoir qui professe le vrai messie. L'interpellation messianique s'adresse dorénavant à tous et à toutes. L'intérêt ne portant plus sur l'identification individuelle d'un Messie déjà venu ou à venir, mais sur la conscience d'une humanité à construire dans la foulée de l'oeuvre créatrice de Yahvé, tous les humains, de toutes conditions et de tous horizons, sont invités à mener à leur satisfaction les buts subjectifs associés à l'éthique de la justice et du partage équitable pour tous. Chacun et chacune est en réalité une incarnation potentielle de l'espérance messianique, non pour sa gloire personnelle, mais pour le bien de l'ensemble de l'humanité. Disons-le franchement, Juifs et Chrétiens sont loin d'avoir encore réalisé pleinement cet idéal messianique.
Au seuil du troisième millénaire nous retrouvons la possibilité de laisser tomber les querelles sectaires ou théologiques pour unir nos voix, nos êtres et nos actions dans des oeuvres communes de promotion de la dignité humaine et des intérêts de l'ensemble du monde créé. Si l'on investit autant d'énergie à promouvoir le messianisme collectif que l'on en a mis au cours des derniers millénaires à promouvoir le messianisme individuel, il y a de l'espoir pour que s'actualise toujours davantage le Dieu de l'éthique et son éternel désir créateur dans le beau, le bon et le bien.
[1] Nous trouvons des exemples éloquents de ces relectures dans les articles de J. P. TUTTLE "Mashiah as Davidic Ruler" Calvary Baptist Theological Journal 1 (1985) pp. 44-60 et "The Coming Mashiah/Messiah" Calvary Baptist Theological Journal 2 (1986) pp. 23-38.
[2] A.N. WHITEHEAD (1861-1947), mathématicien et logicien anglais, participa, avec Bertrand Russel, à l'élaboration des Principia Mathematica (1910-1913). Après une carrière universitaire axée sur l'enseignement des mathématiques, il consacre les 25 dernières années de sa vie à la mise en forme d'une philosophie de l'organisme et d'une métaphysique. Il compte, selon certains, parmi les penseurs les plus importants du 20e siècle. Signalons, parmi ses oeuvres maitresses, celles qui ont le plus servi à donner naissance au courant de la philosophie et de la théologie du procès (process en anglais): Science and the Modern World (1925); Process and Reality (1929); Adventures of Ideas (1933); Modes of Thought (1938). Process and Reality est sans conteste son opus magnum. La terminologie particulière de Whitehead a rendu l'accès à sa pensée quelque peu ardu. Nous pouvons tout de même, à ce stade-ci, indiquer quelques présupposés qui sous-tendent l'ensemble de sa réflexion: 1) l'univers est composé d'actualités multiples; 2) il n'y a pas d'existence indépendante. La réalité est essentiellement "sociale"; 3) il n'y a pas d'existence statique: tout existant est en procès; 4) le procès est un procès d'expérience esthétique, de valeur; 5) l'actualité ne peut se comprendre que par sa potentialité; 6) le fini se réfère essentiellement à un arrière-plan illimité. La finitude de l'entité requiert l'infinité et l'infinité requiert la finitude. Le présent article se situe dans la foulée des travaux de la philosophie et de la théologie du procès, en emprunte quelques principes fondamentaux et cherche à comprendre l'expérience religieuse relatée dans la Bible à partir de cette métaphysique.
[3] Voir à ce propos les remarques de S. ISSER, "Studies of Ancient Jewish Messianism: Scholarship and Apologetics" Journal of Ecumenical Studies 25 (1988) pp. 56-73 et l'article de A. LAYTNER, "In the Presence of Mystery: Process Theology and Interfaith Relations" dans Jewish Theology and Process Thought, (S. B. Lubarsky, & D. R. Griffin, ed.), Albany, SUNY, 1996, pp. 185-193.
[4] Signalons-en quelques-unes qui ont servi à la présente recherche: A. BENTZEN, King and Messiah, Oxford, Basil Blackwell, 1970, 118pp; J. BECKER, Messianic Expectation in the Old Testament, Philadelphia, Fortress Press, 1980, 96pp; W. BEUKEN, "Israël avait-il besoin du Messie?" Concilium 245 (1993) pp. 17-28; R. E. CLEMENTS, "The Messianic Hope in the Old Testament" Journal for the Study of the Old Testament 43 (1989) pp. 3-19; J. COPPENS, Le messianisme et sa relève prophétique. Les anticipations vétérotestamentaires. Leur accomplissement en Jésus, (Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium #38), Leuven, University Press, 1989, xiii-265pp; P. D. HANSON, "Messiahs and Messianic Figures in Proto-Apocalypticism" dans The Messiah. Development in Early Judaism and Christianity, ( J. H. Charlesworth, ed.), Minneapolis, Fortress Press, 1992, pp. 67-75; G. HESSE, "Art. 0$_4 _*_. section B. _u_ and _u_ in the Old Testament" dans Theological Dictionary of the New Testament IX, Grand Rapids, Eerdmans, 1974, pp. 496-509; A. LAATO, The Servant of YHWH and Cyrus. A Reinterpretation of the Exilic Messianic Programme in Isaiah 40-55, (Coniectanea Biblica OT #35), Stockholm, Almqvist & Wicksell, 1992, x-307pp.; A. LAATO, Josiah and David Redivivus. The Historical Josiah and the Messianic Expectations of Exilic and Postexilic Times, (Coniectanea Biblica OT #33), Stockholm, Almqvist & Wicksell, 1992, x-416pp.; A. MOENIKES, "Messianismus im Alten Testament (vor-apokalyptische Zeit)" Zeitschrift für Religions- und Geistesgeschichte 40 (1988): 289-306; K. E. POMYKALA, The Davidic Dynasty Tradition in Early Judaism: Its History and Significance for Messianism, Atlanta, Scholars Press, 1995, vii-308pp.; H. RINGGREN, The Messiah in the Old Testament, London, SCM Press, 1961, 71pp.; J.J.M. ROBERTS, "The Old Testament's Contribution to Messianic Expectations" dans The Messiah. Development in Early Judaism and Christianity, (J. H. Charlesworth, ed.), Minneapolis, Fortress Press, 1992, pp. 39-51; K.-D. SCHUNCK, "Die Attribute des eschatologischen Messias: Strukturlinien in der Ausprägung des alttestamentlichen Messiasbildes" Theologische Literatur Zeitschrift 111 (1986) pp. 642-651; H. SEEBASS, Herrscherverheissungen im Alten Testament, (Biblisch-Theologische Studien #19), Neukirchen-Vluyn, Neukirchener Verlag, 1992, viii-95pp.; J. L. SICRE, De David al Mesias: Textos basicos de la esperanza mesianica, Estella (Spain), Verbo Divino, 1995, 448pp.; E.-J. WASCHKE, "Die Frage nach dem Messias im Alten Testament als Problem alttestamentlicher Theologie und biblischer Hermeneutik" Theologische Literatur Zeitschrift 113 (1988) pp. 321-332.
[5] Les suggestions vont d'une origine pré-davidique (D. M. HOWARD, "The Case for Kingship in the Old Testament Narrative Books and the Psalms" Trinity Journal 9 (1988) pp. 19-35; J. L. SICRE, (1995)); davidique ou salomonienne (W. BEUKEN, (1993) pp. 18.22); pré-exilique (F. BROSSIER, "Isaïe et le messianisme: 2. Un roi idéal pour le futur" Monde de la Bible 49 (1987) pp. 42; G. HESSE, ( 1974 ) p. 506; A. LAATO, (1988) (1992); J. LOZA, " El mesianismo del oraculo del Emmanuel en su contexto (Is 7,1-17)" Anamnesis 1 (1991) pp. 41-66; A. MOENIKES, (1988) pp. 289-306; J.J.M. ROBERTS, (1992); K.-D. SCHUNCK, (1986); H. SEEBASS, (1992); E.-J.WASCHKE, (1988)); exilique ou post-exilique (J. BECKER, (1980); J. A. DIAZ, "La esperanza mesianica. Vision del Antiguo Testamento" Biblia y Fe 18 (1992) pp. 5-29; C. THOMA, "Entwürfe für messianische Gestalten in frühjüdischer Zeit" dans Messiah and Christos: Studies in the Jewish Origins of Christianity, Presented to David Flusser on the Occasion of his Seventy-Fifth Birthday, (I. Gruenwald, et al., ed.). (Texte und Studien zum Antiken Judentum #32), Tübingen, Mohr [Siebeck], 1992, pp. 15-29).
[6] La première étape de concrescence dans la métaphysique de Whitehead se nomme "étape conformiste". Elle consiste en la répétition pure et simple du passé, sans nouveauté ni créativité. C'est un passage obligé pour toutes les entités actuelles. Les entités actuelles inertes (les pierres par exemple), ne dépassent jamais ce stade de la concrescence.
[7] Les étapes ultérieures de la concrescence chez Whitehead sont appelées phases subséquentes. C'est dans celles-ci que l'on situe la créativité et la nouveauté auxquelles se rattachent, chez Whitehead, les propositions.
[8] Il faut les accueillir dans l'esprit de ce qu'est une proposition chez Whitehead: "It is a datum for feeling that awaits a subject to feel it, and its function in the world is to act as a lure for feeling. ... This is the important function of proposition: they pave the way for the advance of novelty" (D. W. SHERBURNE, A Key to Whitehead's Process and Reality, Chicago/London, University of Chicago, 1981, p. 240). Pour une description élaborée et technique de la notion de proposition chez Whitehead: Procès et réalité. Essai de cosmologie, Paris, Gallimard, 1995, pp. 305-338 (trad. de Process and Reality paru en 1929).
[9] On y conçoit un Dieu qui gouverne sur un monde "fini", fermé, statique et "gaiacentrique" dans lequel il peut tirer les ficelles de l'histoire à volonté et intervenir dans le cours des événements comme bon lui semble. Dans son livre God & Religion in the Postmodern World, Albany, SUNY, 1989, D. R. GRIFFIN montre à plusieurs reprises combien cette cosmologie, poussée à l'extrême, produit une théologie et une anthropologie qui conduisent à l'athéisme ou au nihilisme. Même si toutes ses interprétations ne demandent pas à être entérinées sans critique, on peut encore consulter avec beaucoup d'intérêt l'ouvrage de A. N. WHITEHEAD, Science and the Modern World, New York, Free Press, 1967 (1925).
[10] Caractérisé par l'ouverture, le dynamisme, le perpétuel mouvement, le galaxique, la créativité, la nouveauté et l'imprévisibilité, monde dans lequel Dieu, sollicitant les créatures, est en attente de leurs décisions.
[11] Pour un survol bien documenté sur les rapports actuels entre science et foi voir D. R., GRIFFIN (ed.) , The Reenchantment of Science. Postmodern Proposals, Albany, SUNY, 1988; I.BARBOUR, Religion in an Age of Science, San Francisco, Harper & Row, 1990; A. PEACOCKE, Theology for a Scientific Age. Being and Becoming - Natural, Divine, and Human, Minneapolis, Fortress Press, 1993.
[12] La définition de la pensée post-moderne constructiviste est celle que propose D. R. GRIFFIN dans l' "Introduction to SUNY series in Constructive Postmodern Thought" reproduite au début de chacun des livres de la série et qu'il a développée dernièrement dans "Introduction: Constructive Postmodern Philosophy" dans Founders of Constructive Postmodern Philosophy. Peirce, James, Bergson, Whitehead and Hartshorne, Albany, SUNY, 1993, pp. 1-42.
[13] Le mot "sentir" est utilisé en français pour traduire le terme "feeling" dans la pensée «process». Il est synonyme de "préhension". A. PARMENTIER définit ainsi ces notions: "La préhension est ... un processus d'appropriation qui est l'essence même de l'entité actuelle ... cette «cellule» qu'est l'entité actuelle s'approprie, «pour fonder sa propre existence, les divers éléments de l'univers dont elle naît», éléments qui sont toutes les entités actuelles déjà constituées et une sélection des objets éternels" . "Le sentir est fondamentalement un processus d'appropriation ... par un sujet qui, loin d'être pré-existant, «déjà là», ne se constitue que dans cette appropriation. Dans cet acte de «sentir», le sujet tire, en les expérimentant, d'un monde qui lui est antérieur (un monde qui, lui, est déjà là) les objets qui deviennent non seulement siens, mais lui-même (c.-à-d. constitutifs, en tant que possédés par lui, de sa propre essence)". (La philosophie de Whitehead et le problème de Dieu, Paris, Beauchesne, 1968, p. 214 et 224).
[14] Ce qui n'implique pas qu'il faille nier que certains hommes ou certaines femmes aient une plus grande sensibilité ou propension à préhender les propositions divines. Les récits relatés par certains mystiques au cours des âges, indépendamment de leur appartenance religieuse et culturelle, en témoignent éloquemment.
[15] On retrouve cette formulation à peu près intégralement dans la constitution dogmatique Dei Verbum: "Dieu, qui est invisible s'adresse aux hommes comme à des amis (Ex 33,11; Jn 15,14-15), et converse avec eux (cf. Ba 3,38) pour les inviter à entrer en communion avec lui" (DV #2. aussi #11 et 13) (Traduction tirée de Actes du Concile Vatican II Paris, Cerf, 1966).
[16] Dieu ne parle ni hébreu, ni grec, ni anglais! Les études concernant la question de la révélation et de l'inspiration sont nombreuses et diverses. Il nous semble que les judicieuses remarques de S. SCHNEIDERS, Le texte de la rencontre, (Lectio Divina #161), Paris/Montréal, Cerf/Fides, 1995, pp. 51-111, où elle aborde la question de la métaphore "parole de Dieu" à la lumière de l'herméneutique contemporaine telle qu'elle a été élaborée, entre autres, par Ricoeur et Gadamer, représentent une des meilleures synthèses sur le sujet.
[17] Façon de faire bien représentée dans les textes bibliques pour se justifier d'arracher à l'étranger ses terres et ses biens. Nos Georges Bush, Saddam Hussein, Benjamin Netanyahou, et autres dirigeants modernes du même acabit ne font pas différemment quand ils disent agir au nom de Dieu ou d'Allah pour justifier leurs spoliations.
[18] Contrairement à ce que propose W. BEUKEN quand il écrit: "Selon une formulation juste de Gerhard von Rad, les chanteurs de psaumes royaux s'adressent à la royauté historique en partant de l'archétype divin de celle-ci, qu'ils avaient à l'esprit, de même que son esprit prophétique bien compris"(op.cit., p. 20 je souligne). Voir R. DAVID, "Dieu donne-t-il la loi?" dans Loi et autonomie dans la Bible et la tradition chrétienne, (O. Mainville et al. éd.), (Héritage et projet #53), Montréal, Fides, 1994, pp. 39-54; J. BECKER, (1980) pp. 17.
[19] Voir à ce propos M. Z.BRETTLER, God is King: Understanding an Israelite Metaphor, (Journal for the Study of the OT suppl. ser. #76), Sheffield, JSOT Press, 1989.
[20] Le "but subjectif" (subjective aim) dans la terminologie whiteheadienne. Bien qu'il s'agisse d'un concept complexe dans la pensée de Whitehead, il peut se résumer ainsi: le but subjectif vient de Dieu; chaque entité actuelle "reçoit de Dieu les possibilités qui lui conviennent, l'idéal de réalisation des intensités de valeur maxima, réalisation à laquelle va tendre toute la concrescence" (A. PARMENTIER, op.cit., p. 371).
[21] Thème central dans la théologie "process" qui remet aussi en question la notion traditionnelle d'omnipotence divine. Cette idée trouve également des échos chez certains auteurs Juifs. À titre d'exemple, H. JONAS écrit dans "The Concept of God after Auschwitz" dans Jewish Theology and Process Thought, (S. B. Lubarsky, & D. R. Griffin, ed), Albany, SUNY, 1996, p.153: "For reasons decisively prompted by contemporary experience, I entertain the idea of a God who for a time - the time of the ongoing world process - has divested Himself of any power to interfere with the physical course of things: and who responds to the impact on his being by worldly events, not «with a mighty hand and outstreched arm», as we Jews on every Passover recite in remembering the exodus from Egypt, but with the mutely insistent appeal of his unfulfilled goal".
[22] Une éthique par laquelle la vérité, la beauté et la bonté fournissent "the final contentment for the Divine Eros of the Universe" ( A. N. WHITEHEAD, Adventures of Ideas, N.Y., Free Press, 1967, p. 11). " Le rôle de Dieu ... réside dans le labeur patient de l'irrésistible rationalité de son harmonisation conceptuelle. Il ne crée pas le monde, il le sauve; ou, plus précisément , il est le poète du monde, qu'il dirige avec une tendre patience par sa vision de vérité, de beauté et de bonté" (Procès et réalité, p. 532). C. HARTSHORNE développe amplement les aspects éthiques dans les chapitres intitulés "God and Righteousness" et "God and the Beautiful" dans Man's Vision of God and the Logic of Theism, Hamden (Connecticut), Archon Books, 1964.
[23] "If the modern world had been based upon the universality of creative experience instead of its denial ... Rather than feeling an opposition between obedience and creativity, between ethics and aesthetics, people would have been taught that the Supremely Creative One is the source of their own desires to be creative, and that the divine call to ethical activity is simply part of the call to enlarge the scope of one's creative influence and to make its effects upon others truly creative instead of destructive. ... To "obey" the will of God for our lives is to become more than rather less creative. True obedience is therefore manifested in a life of maximal creativity" (D. R. GRIFFIN, God and Religion, pp. 44.45).
[24] Les affaires de la cour de Samarie nous sont un peu moins connues compte tenu de la récupération politique sudiste (Jérusalem) qui s'est effectuée après le schisme de 930 et la chute de Samarie en 721.
[25] Voir à ce sujet l'article de G. HESSE (1974) pp. 496-509; J.J.M. ROBERTS, (1992), pp. 39- 51; M. DE JONGE, art. "Messiah" Anchor Bible Dictionary. Vol IV K-N, N.Y., Doubleday, 1992, pp. 777-788.
[26] Toutes les références se trouvent dans le Pentateuque, bien entendu.
[27] 1R 19,16; Jr 22,14; Is 21,5; Am 6,6.
[28] Les exceptions étant 1R 19,16; 2R 9,3.6.12; 2Ch 22,7 où il est question de Jéhu et 1R 19,15 à propos d'Hazaël de Damas. G. HESSE, (1974) p. 499 doute cependant que ces allusions à l'onction soient historiques.
[29] G. HESSE, op.cit., p. 502.
[30] P. D. HANSON, (1992) pp. 68-71 indique bien cette nouvelle fonction du Grand Prêtre au retour d'Exil. Le "priestly messianism" prend la relève des étapes qu'il qualifie d'"historical-realistic messianism" et de "messianic diarchy". G. HESSE, op.cit., p. 500; F. BROSSIER, op.cit., 42.
[31] Jg 9,15; 1S 15,1; 16,12; 2S 2,4.7; 3,39; 5,17; 19,11; 1R 1,34.39.45; 5,15; 19,15-16; 2R 9,3.12; 11,12; 23,30; 1Ch 29,22; 2Ch 22,7; etc.
[32] Il ne saurait être question ici de proposer une exégèse de tous ces textes. Notre propos ne vise qu'à mettre en évidence ce que les auteurs bibliques ont cherché à exprimer de leurs attentes messianiques, indépendamment de l'époque de rédaction.
[33] Non pas une Torah figée dans le légalisme et le conformisme, mais une Torah éducative qui sollicite le déploiement de la nouveauté offerte à chacun dans toute nouvelle circonstance historique. Voir à ce sujet S. TANENZAPF, "A Process Theory of Torah and Mitzvot" dans Jewish Theology and Process Thought, (S. B. Lubarsky, & D. R. Griffin, ed), Albany, SUNY, 1996, pp. 35-46.
[34] On en parle en Ha 3,13 où il s'agit du peuple et en Is 45,1 où il est question de Cyrus, mais dans ces deux cas on ne décrit pas les "qualités" attendues.
[35] Voir plus loin pour l'interprétation collective de ce "oint".
[36] Interprétation messianique remise en question par O. Mainville, L'esprit dans l'oeuvre de Luc, (Héritage et projet 45), Montréal, Fides, 1991, pp. 218-220.
[37] Il est difficile de dresser une liste exhaustive de tous les textes considérés par les auteurs comme messianiques. Les textes suivants se retrouvent chez plusieurs des auteurs consultés: Is 7,14- 16; 9,1-6; 11,1-9; Jr 23,5-6; 31,31-34; 33,14-26; Ez 34,23ss; Mi 5,1-5; Ag 2,20-23; Za 3,6-10; 9,9- 10; 12,10; Ps 72. Les avis sont partagés quant à l'inclusion de Gn 49,8-12; Nb 24,15-24; 2S 7; Am 9,11; Os 3,5 parmi les textes à thème messianique. Les différences d'opinion ou d'interprétation de l'ensemble de ces textes (date de composition; identification d'un personnage; portée historique ou eschatologique) ne modifient pas cependant la ligne directrice que nous en dégageons.
[38] Plusieurs auteurs s'entendent pour reconnaître que cette figure n'est pas quelqu'un à situer dans un avenir lointain mais un personnage contemporain: J. BECKER, (1980): 38; P. D. HANSON, (1992): 67; G. HESSE, (1974 ): 504; J.J.M. ROBERTS (1992): 39.51; M. DE JONGE, (1992): 779.
[39] Les compilateurs de la Bible illustrent dès les premiers épisodes de la Bible (Gn 3,12-13 ), cette tendance à faire porter sur l'autre le choix de nos propres renoncements aux invitations divines.
[40] Ce qui traduit le principe métaphysique ultime de la créativité chez Whitehead, par laquelle le multiple devient un pour passer ensuite de l'un au multiple dans l'avancée créatrice. Voir à ce propos A. PARMENTIER, op.cit., pp. 275-295 et A. N. WHITEHEAD, Procès et réalité, pp. 72- 73.